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L'événement
TED STANGER, AUTEUR DE SACRÉS AMÉRICAINS : "Entre l'Amérique
et la France, c'est la fin du silence"
(extrait de l'article à découvrir dans
la version papier du magazine)
Ted Stanger, successivement patron des bureaux de Newsweek à Bonn, Rome,
Jérusalem et Paris, vient d'écrire "Sacrés Américains ! Nous, les Yankees,
on est comme ça" (Éditions Michalon). Alors Ted, pensez-vous que ce 6
juin 2004 va permettre de renouer les fils entre les États-Unis et la
France ? (extrait de l'interview de Ted Stanger, voir le texte complet
dans le magazine) :
"Il y a deux visions de ce qui s'est passé il y a soixante ans, explique
Ted Stanger. Dans la vision américaine, les Américains sont des libérateurs
; dans la vision française, les Français y sont tout de même un peu pour
quelque chose… Il m'a fallu venir en France pour comprendre cela. Aux
États-Unis, on ne sait pas que 15 000 civils normands - ce n'est pas rien
- sont morts à la suite du Débarquement. Et puisque c'était la fin de
la guerre, les populations ont été fermement priées de fermer leur gueule.
Les Français eux-mêmes ont décidé qu'il ne fallait pas en parler parce
qu'ils avaient été libérés par les Alliés. Et ça, c'est mauvais : quand
un peuple a souffert pour sa libération, il faut qu'il puisse le dire.
Nos deux peuples sont assez bons amis pour qu'on se dise la vérité. Mais
il est dommage qu'il ait fallu attendre soixante ans pour cela.
Et si vous aviez un papier sur ce thème à faire pour Newsweek, quel
titre choisiriez-vous ?
- Je titrerais : "La fin du silence". Et je vais encore plus loin : il
a fallu que je vienne en France pour me rendre compte que le Débarquement
en Normandie n'aurait pas suffi à libérer l'Europe. Il a fallu d'abord
que l'Armée rouge écrase les Nazis à Stalingrad. Le débarquement en Normandie
n'aurait pas réussi si les Allemands n'avaient pas été affaiblis par ce
combat perdu en Union soviétique. Et cela, aux États-Unis, on ne le dit
pas. Il y a eu 200 000 soldats alliés victimes des combats en Normandie,
ce n'était pas rien non plus. Mais c'étaient des soldats et on savait
que ça allait être dur. Cependant la victoire aurait été impossible sans
Stalingrad.
Et il y a eu aussi les Britanniques, les Australiens, les Canadiens,
les Polonais…
- C'est vrai, mais dans l'optique américaine les États-Unis sont le seul
pays au monde. Nous sommes un pays assez insulaire, nous ne connaissons
pas le reste du monde. Nous le découvrons en faisant des guerres.
Vous êtes drôlement orgueilleux, quand même !
- Comme pays ? Oh oui, nous sommes des super-patriotes, l'Amérique est
un pays où il n'y a que des chauvins ! Etre chauvin, aux États-Unis, c'est
la norme.
Votre pronostic sur l'Irak ?
- Connaissant un peu ce pays, je pense que les Américains vont mettre
trois ou quatre ans pour s'en retirer complètement. Et que ça va coûter
un fric fou. Il y en a qui disent qu'on y est allé pour le pétrole, eh
bien bonjour, on dépense une fortune dans ce pays. Et les contribuables
américains commencent à s'en rendre compte.
Pour vous, qui sera le prochain président américain ?
- Bush ! Et même il n'y aura pas photo. Parce que l'économie américaine
croît à un rythme de 4,6 % (en France, c'est moins de 2 % actuellement)
et parce qu'elle va faire d'ici six mois le bonheur des Américains. Pour
mes compatriotes, l'état de l'économie nationale est toujours plus important
qu'une guerre à l'étranger."
The Outsider
Most Americans never venture beyond the United States, and never learn
a foreign language. Not so former Newsweek journalist Ted Stanger, however,
who has just penned a lucid and objective book about his fellow countrymen
in French!
History is not an exact science, and while the Americans are convinced
that they are the ones who delivered Europe from the Nazi yoke single-handed,
the French maintain that they, too, played a small but significant role.
It was only after he became Newsweek's bureau chief in Paris that former
journalist Ted Stanger realized that there were other sides to the story,
not least that 'victory would have been impossible without Stalingrad'.
In Normandy, where whole towns and cities were destroyed for no very good
reason during the Landings, many people perished, and yet 'in the States,
nobody knows that 15,000 civilians were killed in the wake of D-Day. As
it was the end of the war, the local populations were politely requested
to shut up. Even the French decided to keep quiet about it because they
had been liberated by the Allies. And that's bad - when a people has had
to suffer in order to regain its freedom, it should be able to say so.'
Although Americans generally know very little about the rest of the world
- 'we discover it by making war' - Ted Stanger is an honourable exception.
During his career abroad as a journalist, he found himself in an ideal
position to cast a lucid gaze on other nations. On his return to his native
Ohio after ducking bullets in Sarajevo, he realized that the States had
changed out of all recognition and naturally wrote a book about it (in
French), Sacrés Américains ! Nous, les Yankees, on est comme ça. As far
as the continued American presence in Iraq is concerned, 'I think it will
be three or four years before we withdraw completely. Some people claim
we went there for the oil, but we're spending a fortune over there now,
as American taxpayers are starting to realize. At this rate, we'll end
up paying a hundred dollars a barrel!' As a distinguished former war correspondent,
Ted Stanger obviously takes a close interest in the power of the press.
'Since September 11th in 2001, the American media have been worse than
useless. I can't exactly figure out why the press has become so silent
and so respectful towards George Bush and I'm really disappointed.' Even
though the media are now beginning to wake up, this does not mean that
the Democrats will win the November presidential election. 'The American
economy is growing at a rate of 4.6%, and for my fellow countrymen, the
state of the nation's economy always counts for more than a foreign war.'
Que se passe-t-il en Normandie ?
France-États-Unis : l'amitié tempétueuse
De
tous les grands pays d'Europe, la France est le seul avec lequel les États-Unis
n'ont jamais été en guerre. Avec l'Allemagne, deux guerres mondiales ;
avec l'Italie, la deuxième ; avec la Russie, la guerre froide ; avec l'Espagne,
la guerre des Caraïbes ; avec la Grande-Bretagne, la guerre d'Indépendance,
pendant laquelle la France fut, par intérêt autant que par amitié, la
principale amie des insurgés. Et pourtant, entre tous, c'est avec la France
que les États-Unis ont les relations les plus difficiles, les plus passionnelles,
et parfois les plus acrimonieuses. On l'a vu avec la guerre d'Irak qui
provoqua là-bas une francophobie exacerbée, et réveilla ici un antiaméricanisme
à fleur de peau.
Que Bush se conduise en apprenti sorcier inquiétant, que les Américains
se prennent pour les shérifs de la planète, que de Gaulle ait reconstruit
l'indépendance de la France contre les États-Unis, que la conception française
de l'Europe soit avant tout une solution de rechange à l'hyperpuissance
américaine, tout cela ne suffit pas à expliquer ce vieil antagonisme.
La raison principale est sans doute que ces deux états sont, depuis l'implosion
de l'empire soviétique, les seuls à revendiquer une influence universelle.
Ce que traduit l'étendue de leurs réseaux diplomatiques respectifs, les
plus importants du monde.
Sans doute cette influence ne se situe-t-elle pas sur le même registre
: économique, politique, militaire pour l'une ; philosophique, intellectuelle,
culturelle pour l'autre. Mais l'ambition (la prétention ?) est de même
nature : faire adopter ses valeurs et respecter ses intérêts. Convenons
néanmoins que les moyens de l'un et de l'autre ne sont pas identiques
! Ce qui explique sans doute l'agacement américain et l'agressivité française.
Le bœuf et la grenouille, aurait dit La Fontaine…
Nous devons beaucoup aux Américains : le soixantième anniversaire du
Débarquement est là pour le rappeler à ceux d'entre nous qui l'oublieraient.
Mais la gratitude n'implique pas l'alignement ! Les meilleurs amis sont
ceux qui se parlent franchement. Continuons donc à dire aux États-Unis
qu'ils se trompent, quand c'est le cas, et ne perdons pas une occasion
de leur renouveler notre reconnaissance.
A transatlantic love-hate relationship
Of all the major countries of Europe, France is the only one with which
the United States has never been at war. There have been two world wars
with Germany, the second of which also brought the Americans into conflict
with Italy, the Cold War with Russia, the war with Spain over Cuba and
the revolt against British Rule, known as the War of American Independence,
during which France was the insurgents' staunchest ally, out of a mixture
of friendship and self-interest. And yet, it is with France that the United
States has the most difficult, passionate and, at times, acrimonious relations.
Witness the war in Iraq, which triggered violent francophobia on one side
and awakened a highly volatile anti-Americanism.
Even if Bush has been behaving like an extremely unstable sorcerer's
apprentice, even if the Americans seem to think that they can act like
the planet's sheriffs, even if de Gaulle reconstructed France's independence
as a buttress against the United States, and even if the French see Europe
first and foremost as a counterweight to the American hyperpower, none
of this can explain their longstanding antagonism. The main reason is
probably that since the implosion of the Soviet empire, these two states
are the only ones which claim to exert universal influence, as reflected
by the extent of their respective diplomatic networks, the largest in
the world.
This does not mean to say that they share the same style of diplomacy:
American influence is based on economics, politics and military might,
while that of France is more philosophical, intellectual and cultural
in nature. And while they may share a similar ambition (or even assumption)
about having their values adopted and their interests respected, we have
to admit that they do not have quite the same means at their disposal.
This situation, which is admirably mirrored in La Fontaine's fable about
the frog who wanted to be as big as the ox, doubtless accounts for the
resulting American irritation and French aggressiveness.
We owe a great deal to the Americans, as the 60th anniversary of D-Day
serves to remind any of us who would otherwise tend to forget. But gratitude
does not mean alignment. Friendship means never having to say things we
don't mean. So let us keep on telling the United States when we think
it is going down the wrong path, and let us not lose this opportunity
to express our gratitude once more.
Cahier spécial D-Day
Marc Lefèvre, maire de Sainte-Mère-Église
"Je dirais à George Bush…"
(extrait de l'article à découvrir dans
la version papier du magazine)
La
première ville libérée de France, avec son fameux parachutiste accroché
au clocher, conserve depuis la Libération avec les Américains des liens
d'amitié très forts. Marc Lefèvre, maire de Sainte-Mère-Église, reçoit
les vétérans depuis plus de vingt ans avec toujours autant de chaleur
et d'émotion. Pourquoi cette relation est-elle restée au fil des ans si
intense ?
"Nos liens étroits avec les Américains sont dûs, sans doute, au fait
que les unités parachutistes qui ont sauté sur Sainte-Mère y sont restées
pendant six semaines, alors que les troupes d'infanterie qui ont débarqué
sur les plages ont continué leur progression sans s'attarder" souligne
Marc Lefèvre. "Ceux qui sont revenus chez nous plus tard ont cherché à
retrouver des personnes qu'ils avaient fréquentées pendant cette période.
Aujourd'hui encore il y en a qui viennent nous dire : "J'aimerais bien
revoir telle petite fille que j'ai connue en 1944…" La petite fille a
maintenant soixante-dix ans ! En 1946, pour la célébration du second anniversaire
du débarquement, il y a eu 10 000 personnes dans les rues de Sainte-Mère.
Pour le cinquantième, il y avait 50 000 personnes, et notre musée accueille
150 000 visiteurs par an. Le nom de Sainte-Mère-Église est devenu un symbole.
Qu'est-ce que vous diriez aujourd'hui au président des États-Unis
?
- Je lui dirais que ce n'était pas bien de la part des médias américains
de se servir des morts d'il y a soixante ans pour régler les problèmes
d'aujourd'hui. C'est faire mourir ces gens-là deux fois. Pourquoi ne pas
aller chercher des gens morts il y a deux cents ans pour dire "Ils ne
sont pas morts pour ça" ?
Même si beaucoup de Français ne sont pas d'accord avec le président
Bush sur l'Irak, cela n'empêche pas l'amitié ?
- Non, bien au contraire ! Ces gars sont venus combattre chez nous il
y a soixante ans pour que nous ayons une liberté de pensée, de jugement,
d'expression. La puissance des Américains les amène parfois à dire "Qui
n'est pas avec nous est contre nous". Mais nous sommes un peu latins,
et ça ne fonctionne pas comme ça chez nous.
On a mis longtemps à oser dire que les civils ont payé cher la libération,
et beaucoup de Normands n'ont pas compris la raison de tant de bombardements.
- Oui, et à mon avis, on ne le dit pas encore assez. Saint-Lô a mis beaucoup
de temps avant de commémorer la libération et de recevoir des Américains.
Et cette année, vous allez recevoir des Allemands…
- C'est vrai, et la présence du chancelier Schroeder est aussi un message
important pour les vétérans : "Même nos anciens ennemis viennent reconnaître
aujourd'hui que les valeurs pour lesquelles vous vous êtes battus étaient
les bonnes." On aurait déjà dû inviter les Allemands pour le cinquantième
anniversaire ; on en a parlé mais on n'a pas osé le faire. C'était peut-être
trop tôt, du moins pour les anciens. Mais pour le soixantième, ils disent
: "Il serait peut-être temps, quand même".
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